L’intuition du lieu. Une réflexion sur ma pratique de paysagiste.

A la première visite d’un lieu dont le projet m’est confié, je pense que le site lui-même est porteur de sa transformation. Par l’architecture qui l’entoure, l’échelle (sa taille) la géographie, l’eau, le relief - même et surtout en site urbain - les arbres qui y poussent, les gens qui l’habitent… etc, etc. Or cette perception que je ressens d’emblée n’est pas du tout de l’ordre de l’analyse rigoureuse mais de la perception sensible de l’endroit, de son ambiance. J’essaie de me plonger dans cette atmosphère particulière, différente à chaque projet en ayant en filigrane la commande qui est faite. En effet le paysagiste à deux antagonismes : la demande et le lieu. Il est le lien et la jonction entre ce que le site est capable d’accueillir et la commande publique pour l’essentiel de mes projets. Ce n’est pas une intervention artistique ni l’empreinte d’un créateur. Mon intervention se situe non seulement dans la compréhension du lieu mais dans sa révélation.

Ce qui ne veut pas dire que le projet n’est pas pour autant interventionniste, il y a parfois des interventions majeures qui doivent avoir lieu pour faire surgir la qualité de l’espace : les axes visuels, les ouvertures sur le paysage, la suppression d’une rue…etc, etc. En effet, le lieu doit être révéler aux personnes qui y vivent dans ses dimensions essentielles afin de le comprendre et de le respecter. Si j’arrive à tenir un projet jusqu’au bout avec de moindres transformations depuis le projet jusqu’à sa réalisation, je me dis que le pari est gagné que j’ai su arriver à l’évidence du lieu.

Lorsque le maître d’œuvre quitte son chantier, le projet est réussi s’il semble que la transformation qui s’est produite a toujours été là !

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Point essentiel de mon travail, lorsque aucune dissonance ne vient perturber l’espace. La vie reprend le dessus dans les lieux habités pour lesquels je travaille. Ces espaces sont pratiqués ou au contraire traversés et les habitudes qui se mettent en place deviennent une évidence. Cette place a toujours été là dans sa configuration, ce parking (Aragon) , les espaces extérieurs de cette cité (Balma), ce petit jardin public (Le Garric)… En fait le lieu était déjà là, bien avant le projet, porteur de ces qualités mais imperceptibles au regard d’autrui. Se laisser porter, être à l’écoute, choisir les éléments essentiels du site sans les disséquer. La justification du projet est nécessaire pour la transmettre. Il faut savoir l’adapter sur des points mineurs, comprendre ce qui est essentiel pour le communiquer aux habitants. Il n’est pas toujours évident de faire surgir à sa conscience ce qui au contraire a été l’objet d’un travail sur soi inverse : ne pas passer par la conscience pour faire émerger le projet mais passer par son intuition profonde construite au fil des expériences et de sa propre sensibilité. Mon regard est de voir au travers de l’espace, voir plus loin, mettre en place les conditions inconscientes capables de fabriquer le projet. Mon travail est celui de le dessiner, de le construire tel que je le perçois, de le matérialiser en gardant toute la force qui s’opère lors de l’intuition du lieu.

Le jardin de l’enfance
Le jardin de mon enfance c’est le terrain essentiel du jeu, une parcelle toute en longueur aux limites de l’agglomération toulousaine, en milieu urbain. Ce milieu est un jardin dans la ville, auquel je travaille depuis le début de mon activité. Une lutte incessante pour faire vivre des espaces ludiques et ouverts au sein de la cité. Des espaces avant tout faits pour les enfants, sans forcément des jeux structurés, mais des espaces qui permettent de jouer parce qu’ils sont riches et gais. La maison a été rasée par la Rocade Sud de Toulouse, le jardin est resté derrière, triste laissé au vide et à la béance de l’autoroute. La maison a été reconstruite, le jardin est repartit plus petit encore. La paysagiste, 20 ans après a dû faire le projet des parcelles délaissés de la Rocade Sud… Juste un témoignage des directions des parcelles qui étaient toutes en longueur dans la direction d’un fossé de drainage allant se jeter dans le ru du Saint-Agne proche, juste un rappel de cela et beaucoup de végétaux fleuris pour appeler le regard.

Femme en son chantier
Femme en son chantier, femme surveillant un chantier, comme un tableau idyllique de Matisse devant une fenêtre ouverte sur le paysage. La réalisation, c’est l’essentiel du projet, ce qu’il nous faut tenir parmi vent et marée, là où il nous faut tout prouver : la justesse de l’intervention, l’adaptation du projet en plan au projet réel, la tenue des entreprises avec tout leurs bonhommes, l’équipe commanditaire qui trop voulant s’approprier le projet finit par lui nuire… Et dans ces chantiers il n’y a souvent qu’une femme, celle-là justement là « en son jardin ».

V.L.


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